Le Plan des Fruits

Dieu regardait le Jardin d'un œil morne. La peur des animaux n'avait rien donné. Pire, Ève était devenue la créature la plus effrayante de la Création. Il se tourna vers le Serpent.

— Tu as une autre idée ?

Le Serpent hésita. Il se tortilla un peu, ce qui, chez un serpent, est assez dire.

— J'en ai bien une, oui, dit-il lentement. Mais elle n'est pas très… réglo.
— Je te pardonne d'avance, dit Dieu. Vas-y.

Le Serpent parut surpris. Il cligna des yeux.

— Déjà ? Tu veux pas d'abord entendre l'idée avant de pardonner ?
— Je te fais confiance, dit Dieu. Ou peut-être que Je suis à bout. Parle.

Le Serpent se redressa. Il baissa la voix, comme s'il racontait un secret de contrebande.

— J'ai observé des animaux, ces derniers temps. Des comportements bizarres. Ils avaient mangé des fruits trop mûrs, laissés au soleil. Et leur comportement avait changé.
— Changé comment ?
— Ils étaient… désinhibés. Moins peureux, moins nerveux. Ils faisaient des choses qu'ils ne font pas d'habitude. Ils se blottissaient les uns contre les autres. Ils jouaient. Ils semblaient… heureux.

Dieu réfléchit.

— Et tu penses que ça marcherait sur Mes créatures ?
— Je pense que oui.
— Parfait, dit Dieu. C'est ce qu'il nous faut.

En entendant ça, je me dis que, finalement, l'alcool avait du bon. À défaut d'un coup de foudre pur et innocent — celui qui fait battre les cœurs au premier regard, dans la lumière dorée du paradis, avec une harpe en fond sonore — l'alcool pouvait bien aider. L'humanité méritait un coup de pouce, même un peu douteux.

Le Serpent descendit au Jardin. Il choisit avec soin les fruits les plus mûrs — des grappes dorées, des figues éclatées, des baies écarlates — et les disposa dans un creux de rocher exposé au soleil. Il recula. Il attendit.

Ce fut Adam qui les trouva. Il s'approcha, renifla l'odeur nouvelle. Il cueillit une baie, la retourna entre ses doigts.

— Ève ? appela-t-il. Viens voir.

Ève s'approcha. Adam porta la baie à ses lèvres. Il mâcha lentement. Ses sourcils se levèrent.

— C'est bon, dit-il.

Il tendit une baie à Ève, qui la prit, hésita, puis la mangea.

— C'est agréable, dit-elle.

Étonnant. Le plus beau compliment qu'ils s'étaient jamais fait l'un à l'autre venait d'un fruit.

Puis les effets commencèrent à se faire sentir. Les pommettes d'Ève rosirent. Ses épaules se relâchèrent. Adam, lui, arrêta de regarder les arbres. Il regarda Ève. Pas à travers elle. Pas derrière elle. Il la regarda, elle.

Et ils parlèrent.

Vraiment parler. Adam raconta une histoire de cyprès sans queue ni tête, quelque chose sur la symétrie de ses branchages. Ève rit — un vrai rire, pas un rire poli. Elle raconta que les nuages, vus d'en bas, formaient parfois des visages. Il trouva l'observation intéressante.

Je vous avoue bien que j'ai le cœur gonflé d'espoir. Enfin ! L'humanité se détendait. La joie faisait son apparition dans le Jardin. Les langues se déliaient, les corps se rapprochaient. L'amour ne pouvait plus tarder.

Ils continuèrent à manger. Les fruits étaient bons, sucrés, et ils en voulaient encore. Leurs gestes devinrent plus lents. Adam se leva, tituba, se rattrapa à un rocher. Ève tenta de se lever aussi, mais ses jambes ne répondirent pas très bien. Ils s'assirent l'un près de l'autre — vraiment près — et rirent de n'importe quoi. Des paroles sans queue ni tête sur les cyprès qui ressemblaient à des nuages, sur les nuages qui ressemblaient à des cyprès, sur Dieu qui aurait peut-être dû faire pousser les arbres la tête en bas.

Ils rirent jusqu'à ce que leurs yeux se ferment. Puis ils s'endormirent, l'un près de l'autre, dans l'herbe tiède.

Le lendemain, le soleil les réveilla d'un coup.

Adam se redressa. Il porta la main à sa tête. Il cligna des yeux, comme si la lumière était devenue trop forte, trop agressive. Il regarda Ève, qui dormait encore, la bouche entrouverte.

Il se leva lentement, en prenant appui sur un coude, puis sur un genou. Il se traîna jusqu'à son sycomore et s'assit au pied, le front dans les mains.

Ève se réveilla peu après. Le spectacle qu'elle découvrit — Adam au pied de son arbre, la tête entre les mains — lui fit la même impression que la veille, mais en moins drôle.

Dieu regardait depuis les cieux. Il se tourna vers le Serpent.

— Mais, heu, ils ne se parlent plus, dit Dieu.
— Ben non.
— Et ils ne se regardent pas non plus.
— Ben non.
— Mais ils ont parlé, hier soir ! Ils ont ri ! Ils se sont endormis l'un près de l'autre ! On l'a bien vu, ça !
— Ben oui.
— Alors pourquoi ils ne se regardent pas, maintenant ?

De nouveau un silence au pied du trône divin.

Dieu regarda Ses deux créatures, chacune dans son coin, la tête lourde, le silence épais comme une couverture mouillée qu'on n'arrive pas à enlever.

De mon côté, je regardais la scène avec une certaine philosophie. Après tout, la gêne est une forme de lien. On ne se sent pas gêné avec un inconnu. On se sent gêné avec quelqu'un qu'on a vu rire, parler, titubé. Quelque chose s'était passé, même si ce n'était pas encore l'amour.

C'était un début. Un début bancal, gênant, un peu honteux — mais un début quand même.

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