Published: Wed 01 July 2026
By Morgan de Seda
In Écriture .
Au commencement, donc, Dieu créa l'homme et la femme. Il les façonna à Son image, les plaça dans un jardin luxuriant, et les unit. Telle est l'histoire que nous connaissons tous : celle des premiers amants, du premier couple, de la première étincelle entre deux êtres faits l'un pour l'autre.
Adam et Ève. Leurs noms se murmurent encore, des millénaires plus tard, comme le symbole d'un amour si pur, si originel, qu'il décida du destin de l'humanité entière.
Notre histoire commence là. Au moment où tout devait être parfait.
L'Éternel venait de terminer Son œuvre. Il avait pétri l'argile, insufflé la vie, prélevé une côte. Il avait façonné Ève avec une délicatesse infinie — des doigts experts, un soin d'artisan amoureux. Puis Il les avait réunis, tous deux debout au milieu du Jardin, sous la lumière d'un soleil qui venait tout juste d'être inventé.
Et Il leur parla. Il leur exposa le grand dessein : Adam aurait une compagne, Ève serait cette compagne, ils s'aimeraient, et de leur amour naîtrait une descendance qui couvrirait la Terre comme les étoiles couvrent le ciel. Le plan était simple, noble, divin. La suite, pensa-t-On, serait une histoire d'amour parmi les plus belles jamais contées.
Dieu les bénit : « Soyez féconds, multipliez, remplissez la Terre. » Puis Il s'en alla. Il voulait leur laisser de l'espace, à ces deux jeunes cœurs. Laisser la magie opérer. C'est ainsi que naissent les plus belles histoires, n'est-ce pas ?
Donc Il S'en alla. Et Il les laissa seuls.
Et là, ils se regardèrent.
Ou plutôt : Adam regarda Ève. Ève regarda Adam.
Le vent soufflait entre eux.
Adam tourna la tête vers un arbre.
C'est là que le récit, d'ordinaire si fluide, commença à connaître quelques remous.
Le grand amour que l'on espérait voir naître prit un peu de retard.
Le premier jour, rien. Adam avait entrepris d'observer un sycomore avec une attention que l'on aurait souhaitée voir porter sur sa compagne. Ève s'était assise dans l'herbe, les genoux remontés contre elle, et regardait les nuages.
Le deuxième jour, rien non plus. C'est à peine s'ils échangèrent un regard à l'heure du fruit. Ils mangèrent séparément, chacun tourné vers un horizon différent.
Le troisième jour, enfin, un événement. Je n'ose pas encore l'appeler un dialogue, car ce serait lui faire trop d'honneur.
— Il fait beau, dit Adam.
C'était une déclaration modeste. Il était face à son arbre.
— C'est toujours le cas, répondit Ève depuis l'herbe.
Elle marqua une pause.
— Mais oui, ajouta-t-elle.
— Oui, confirma Adam.
Ce fut leur plus longue conversation de la semaine. Je la rapporte ici avec la fidélité d'un chroniqueur, bien qu'elle n'entre pas dans les annales de la grande littérature amoureuse.
Au septième jour, Dieu redescendit.
Il n'était pas inquiet. Simplement curieux. Il voulait voir comment les choses avançaient. Il se tenait devant eux, dans Sa posture d'inspection, prêt à bénir les premiers balbutiements d'une passion naissante.
Il demanda si des progrès avaient été faits.
Adam, les mains croisées dans le dos, répondit qu'ils y travaillaient.
Ève confirma d'un signe de tête.
Dieu les regarda. Il savait. L'Éternel sait tout. Mais Il voulait croire. Il voulait tellement croire que tout allait s'arranger, que les sentiments avaient besoin de temps pour germer, que l'amour véritable ne se commande pas, qu'il pousse comme une fleur — lentement, timidement. Il se raccrocha à cette métaphore horticole et remonta, l'espoir chevillé au Cœur.
Les semaines passèrent. Le Jardin, pourtant paradisiaque, commençait à ressembler à une vaste scène de théâtre où les acteurs auraient oublié leur texte. On y voyait Adam déambuler seul entre les arbres, le doigt tendu, murmurant des noms latins — inventés de toutes pièces, précisons-le, la nomenclature n'existant pas encore. Il baptisait chaque espèce avec une gravité de botaniste en mission, et il lui arrivait de parler aux cyprès. Il ne parlait pas à Ève.
On y voyait Ève allongée dans l'herbe, les bras croisés sous la nuque, les yeux perdus dans le ciel. Elle regardait les nuages défiler avec une constance que rien ne semblait pouvoir distraire. Pas même la présence, pourtant remarquable, du premier et unique autre être humain du monde, qui se trouvait à quelques mètres.
Une telle proximité, dans un espace aussi réduit — le Jardin d'Éden, bien que vaste, n'avait que deux occupants —, eût dû produire une étincelle. Quelque chose. Un rapprochement. Mais non. Jour après jour, la distance entre eux demeurait exactement la même. Ni plus grande. Ni plus petite. Exactement la distance qu'ils choisissaient l'un et l'autre, sans jamais la réduire.
Dieu, depuis les cieux, observait. Et Il commença à s'inquiéter.
Il tenta des aménagements. Un coucher de soleil aux teintes avantageuses, qui baignait le Jardin d'une lumière orangée si romantique que même les pierres semblaient sur le point de déclarer leur flamme. Adam ne leva pas les yeux de son catalogue de feuillus.
Une pluie fine, douce, tiède — le genre de pluie qui, dans toutes les histoires d'amour, justifie de courir se réfugier sous le même arbre, de se retrouver l'un contre l'autre, de partager un souffle. Ève s'éloigna poliment vers un feuillage distinct.
Une brise légère, enfin, qui faisait voleter les cheveux d'Ève de la manière la plus flatteuse possible. Ses mèches dansaient dans la lumière. C'était une image d'une beauté à couper le souffle. Personne n'était là pour la voir. Adam était de l'autre côté du jardin, occupé à nommer un arbuste.
Je le dis avec une certaine tristesse : le plus bel effet spécial de la Création venait de se produire dans le vide.
Un soir, Dieu tenta une approche plus personnelle.
Il descendit jusqu'à Ève. Il se fit vent, murmure, présence invisible dans le bruissement des feuilles. Il lui parla doucement, comme on parle à quelqu'un que l'on veut voir heureux.
— Ne trouves-tu pas qu'Adam est beau ?
Ève, allongée dans l'herbe, réfléchit. Elle se redressa sur un coude, regarda la silhouette masculine au loin. Adam examinait un figuier avec une expression d'extase tranquille.
— Il a des bras, dit-elle. Comme moi. Sauf que les miens sont mieux dessinés.
Dieu n'insista pas.
Il tenta avec Adam.
— N'as-tu pas envie de connaître Ève ?
Adam se redressa, cligna des yeux, regarda la forme féminine allongée au loin.
— On la connaît déjà, dit-il.
— Pas au sens biblique du terme, précisa Dieu.
— Quel terme ? demanda Adam, étonné.
Dieu souffla et n'insista pas.
Le trentième jour, Dieu convoqua une réunion.
Il se tenait devant eux, les bras croisés. Ce n'était plus la posture de Celui qui bénit. C'était celle d'un manager qui voit son projet déraper sans comprendre pourquoi.
— Je vous ai créés, dit-Il. Je vous ai placés dans un jardin parfait. Je vous ai donné à manger, à boire, un climat agréable, des nuages à regarder, des arbres à nommer. Je ne vous demande qu'une chose.
Il ferma les yeux.
— Que vous vous aimiez.
Silence.
Adam regardait un point fixe derrière Dieu, comme si une espèce d'arbre particulièrement rare venait d'apparaître. Ève traçait des cercles dans l'herbe du bout du doigt.
— Ou au moins que vous vous appréciiez, concéda Dieu.
Rien.
— Que vous vous supportiez...
— Je la supporte, dit Adam.
— Pareil, je le supporte, dit Ève.
Leurs voix étaient polies, neutres, professionnelles presque. Dieu les regarda. Il n'y avait rien à redire. Ils se supportaient. C'était un fait. Mais ce n'était pas ce qu'Il avait demandé. Ce n'était pas l'amour qu'Il avait imaginé. Ce n'était pas la grande histoire qu'Il avait voulu écrire.
Dieu remonta au ciel. Et pour la première fois de l'Éternité, Il s'assit sur Son trône, posa les coudes sur Ses genoux, et Se tint la tête entre les mains.
Dans le Jardin, en bas, Adam avait repris sa nomenclature. Il en était aux conifères. Ève tressait des brindilles en une forme sans nom.
L'Éternel les regarda. Il les regarda longtemps.
Il leur avait donné le libre arbitre. Il pouvait leur ordonner d'être féconds, de se multiplier. Mais pas de s'aimer. C'était la première faille dans Son plan. La première chose qu'Il n'avait pas prévue.
Entre Ses deux premières créatures, il y avait une distance d'un jardin, d'un silence, et d'une espèce entière à peupler.
Dieu Se pencha vers la terre. Il prit une inspiration. Et Il appela :
« Serpent ? »
À suivre.