L'Arbre au Milieu du Jardin

Le Serpent regardait l'arbre au milieu du Jardin.

Il était seul. Dieu n'était pas là. Pour la première fois depuis le début de cette histoire, le Serpent n'avait pas demandé la permission. Il avait observé, réfléchi, et pris sa décision.

Les semaines passaient. Ève avait fait un geste — la couronne avec les plumes et le coton — et Adam n'avait rien vu. La thérapie n'avait rien donné. L'observation animalière non plus. Les fruits fermentés avaient juste laissé une gueule de bois et un silence plus épais qu'avant.

Le Serpent n'était pas patient. Il avait essayé d'être patient. Ça ne lui allait pas.

Il regarda l'arbre. L'arbre de la connaissance du bien et du mal. Le seul que Dieu avait interdit. Et il eut une idée. La meilleure qu'il n'ait jamais eue. Et peut-être aussi la pire.

Dieu leur avait donné tout le Jardin. Tous les fruits, toutes les fleurs, tous les ruisseaux, tous les animaux. Mais pas cet arbre-ci. Un seul interdit. Et le Serpent savait que c'était exactement ce qu'il leur fallait : une règle à briser ensemble.

Il descendit vers le Jardin et chercha Ève.

Elle était allongée dans l'herbe, comme toujours. Mais elle ne regardait pas les nuages. Elle regardait Adam.

Le Serpent s'arrêta à côté d'elle et attendit qu'elle tourne la tête.

— Je peux t'aider, dit-il.

Ève le regarda.

— Tu as déjà essayé, dit-elle.
— Peut-être, mais là, ça va fonctionner, c'est garanti.

Il inclina la tête vers l'arbre au milieu du Jardin. Ève suivit son regard. Le fruit luisait doucement dans la lumière.

— Il est beau, dit-elle.
— Il est interdit.
— Je sais. C'est l'arbre de la connaissance, c'est Dieu qui nous l'a interdit.
— Tu sais ce qu'il fait ?

Elle secoua la tête.

— Il ouvre les yeux, dit le Serpent. Adam te regardera enfin. Vraiment. Pas comme on regarde un arbre ou un nuage. Comme on regarde quelqu'un qu'on voit pour la première fois.

Ève se redressa sur un coude.

— Il comprendra ce que les animaux faisaient. Toutes ces choses que je vous ai montrées. Pourquoi ils se blottissaient, pourquoi ils se touchaient, pourquoi ils ne voulaient plus se lâcher.

Elle regarda le fruit.

— Et si on se fait prendre ? demanda-t-elle.
— Vous ne direz rien, dit le Serpent. Dieu n'en saura rien. Ce sera votre secret.
— Notre secret ?
— Un interdit brisé ensemble. Quelque chose que vous seuls savez. Quelque chose qui vous lie.

Ève réfléchit. Le Serpent se pencha un peu plus.

— Et c'est toi qui dois lui en parler. Pas moi.
— Pourquoi ?
— Parce que l'idée doit venir de toi. Pour qu'il te voie autrement. Pour qu'il sache que c'est toi qui as eu le courage.

Ève le regarda longtemps. Puis elle se leva.

Je la vis se lever, et je ne sus pas tout de suite ce qu'elle allait faire. Puis je vis la direction qu'elle prenait, et je compris que cette histoire arrivait à son terme.

Elle marcha jusqu'à l'arbre au milieu du Jardin. Le fruit pendait, parfait, à hauteur de main. Elle le cueillit et le cacha dans sa main.

— Adam, appela-t-elle.

Il leva la tête.

— J'ai eu une idée.

Elle s'approcha de lui, puis lui tendit sa main ouverte.

Adam regarda le fruit. Il le reconnut tout de suite.

— C'est l'arbre du milieu, dit-il. Celui que Dieu a interdit.
— Exactement.
— Pourquoi tu l'as cueilli ?
— Pour toi. Pour nous.

Adam recula d'un pas.

— Mais c'est défendu, Ève.
— Je sais ce qui est défendu. Je sais aussi ce qui va se passer si on en mange.
— Quoi ?
— On se verra. Vraiment.

Adam la regarda, perplexe.

— On se voit déjà, dit-il.
— Non. On se regarde. Ce n'est pas pareil.

Il hésita. Il regarda le fruit, puis Ève, puis le fruit à nouveau.

— Je n'ai pas peur, regarde ! dit Ève, effrontément.

Elle porta le fruit à ses lèvres et mordit dedans, comme un défi à Adam.

Le jus coula sur son menton. Elle mâcha, avala. Ses yeux restèrent fixés sur Adam.

Puis elle tendit le fruit.

Adam regarda la marque de ses dents dans la chair. Il regarda Ève — debout devant lui, le menton brillant, les yeux ouverts.

Il prit le fruit et en mordit lui aussi.

Et le monde changea.

Ce fut d'abord une lumière. Pas une lumière extérieure — une lumière intérieure. Leurs yeux s'ouvrirent grand, comme s'ils venaient de sortir d'une obscurité qu'ils n'avaient jamais su qu'ils habitaient. Les couleurs du Jardin devinrent plus vives. Les sons plus nets.

Et ils se virent.

Vraiment se virent. Entièrement.

Adam regarda Ève. Il vit son corps — la courbe de ses épaules, la douceur de sa peau, la lueur dans ses yeux. Il vit ses seins, ses hanches, ses jambes. Il vit tout ce qu'il n'avait jamais regardé.

Il comprit soudain ce que les animaux faisaient. Le paon qui dansait. Les loutres enlacées. Les éléphants enroulés. Les tortues empilées. Tout ce que le Serpent leur avait montré, tout ce qui lui avait semblé absurde — il comprit.

Et il eut envie.

Ève vit Adam. Ses mains, larges, fortes. Ses épaules. Sa nuque. Elle vit le désir dans ses yeux — un désir qu'elle n'avait jamais vu chez personne parce qu'il n'avait jamais existé.

Ils se rapprochèrent. Leurs mains se touchèrent. Leurs corps se cherchèrent. Adam laissa glisser ses doigts sur son bras, sur son épaule. Ève ferma les yeux.

Ce n'était plus un geste. Ce n'était plus un essai. C'était l'instinct. Enfin !

Et c'est là que Dieu arriva.

Le Jardin se figea. Le vent cessa. La lumière elle-même sembla retenir son souffle.

— Adam, Eve, où êtes-vous ?

Sa voix était calme. Trop calme. Je la connaissais, cette voix — celle de quelqu'un qui essaie de ne pas hurler.

Adam et Ève s'arrachèrent l'un à l'autre. Ils cachèrent leur corps avec leurs mains. Leurs visages étaient rouges, leurs souffles courts.

— J'ai entendu Ta voix dans le Jardin, dit Adam. J'ai eu peur, parce que je suis nu. Et je me suis caché.
— Qui t'a dit que tu étais nu ? demanda Dieu.

Silence.

— Aurais-tu mangé de l'arbre que Je t'avais défendu de toucher ?
— C'est pas moi, c'est Ève, dit Adam. C'est elle qui m'a donné du fruit. J'ai rien fait, je l'ai juste suivie.

Dieu regarda Ève.

— Qu'as-tu fait ?
— Le Serpent m'en a parlé, dit-elle. C'est lui qui m'a expliqué.

Dieu se tourna. Le Serpent était là, en retrait. Il ne se cachait pas.

— Toi !
— Moi...
— Tu as agi derrière Mon dos.
— Oui.
— Tu as poussé Mes créatures à désobéir.
— Oui.
— Tu leur as donné ce que Je ne voulais pas leur donner.
— Je leur ai donné ce dont ils avaient besoin.

Dieu le regarda longtemps.

— Tu sais ce que tu as fait ?
— Oui. Et je le referais.

Dieu ferma les yeux. Un silence. Le premier silence pesant de toute la Création.

— Tu ramperas sur le ventre. Maudit entre tous les animaux. Tu mangeras la poussière tous les jours de ta vie.

Le Serpent ne répondit pas. Il baissa la tête.

Dieu se tourna vers Adam et Ève.

— Sortez du Jardin.

Sa voix était brisée. Pas la voix du juge. La voix de Celui qui perd Ses enfants.

— Je vous avais donné tout ce que vous pouviez désirer. Un jardin. Un ciel. L'innocence. Mais vous avez choisi la connaissance.

Il ferma les yeux.

— Et vous vivrez dehors. Ensemble. Puisque c'est ce que vous avez choisi.

Ils ne dirent rien.

Adam prit la main d'Ève. Ève serra la sienne. Et ils marchèrent vers la sortie du Jardin.

Je les regardai partir. Le premier couple de l'humanité quittait le paradis main dans la main.

Dieu resta seul, face à l'arbre. Il toucha le fruit entamé, le retourna dans Sa main.

— Je savais, dit-Il à voix basse.

Personne ne L'entendit. Le Serpent était parti. Adam et Ève étaient déjà loin.

— Je savais que ça finirait comme ça.

Il laissa tomber le fruit. Il remonta lentement vers les cieux. Derrière Lui, les portes du Jardin se refermèrent.

Et c'est là que tout a vraiment commencé.

Dehors, hors du Jardin, Adam et Ève avancèrent dans un monde qu'ils ne connaissaient pas. Il n'y avait pas de sycomores parfaits. Pas de nuages paisibles. Pas de fruits à portée de main.

Mais il y avait eux.

Ils se regardaient. Vraiment, pour la première fois depuis le premier jour. Adam voyait Ève et Ève voyait Adam. Et ce qu'ils voyaient, ce n'était plus un colocataire, ce n'était plus un obstacle, ce n'était plus un étranger.

C'était l'autre moitié de quelque chose qui venait de commencer.

Je referme ici mon récit. L'histoire d'Adam et Ève dans le Jardin d'Éden est terminée. Mais leur véritable histoire — celle de deux êtres qui s'aiment, se désirent, se choisissent — a commencé au moment même où ils en sont sortis.

C'est pour ça que les enfants sont venus après l'exil. Pas avant.

Parce que, dans le Jardin, ils vivaient côte à côte.

Dehors, ils ont commencé à vivre l'un avec l'autre.

links

social