Le lendemain des fruits, rien n'allait.
Pas parce qu'il s'était passé quelque chose de grave. Parce qu'il s'était passé quelque chose de gênant. Adam et Ève s'étaient réveillés la tête lourde, le regard flou, avec le souvenir vague d'avoir ri, parlé, titubé, dit n'importe quoi — et ce souvenir, au lieu de les rapprocher, pesait sur eux comme un secret honteux.
Adam était assis au pied de son sycomore, les tempes serrées. Ève était allongée dans l'herbe, les yeux fermés, la main sur le front.
La première parole de la journée vint d'Adam.
— Hier, tu as parlé de nuages qui ressemblaient à des visages.
Sa voix était neutre. Pas un compliment. Pas une question. Un constat.
Ève ouvrit un œil.
— Et alors ?
— Et alors, tu as passé une heure à décrire des formes de nuages.
— Toi, tu as parlé de la symétrie des cyprès pendant trois heures.
— Les cyprès sont symétriques.
— Les nuages font des visages.
— Les cyprès ne se transforment pas en autre chose.
— Les nuages non plus, puisque tu les regardes et ils sont déjà des visages.
— Ça n'a aucun sens.
— Toi non plus, tu n'as aucun sens quand tu passes trois heures à parler de la symétrie d'un arbre qui de toute façon n'a pas besoin de toi pour pousser.
Adam se leva. Il pointa un doigt vers Ève.
— Tu n'aimes pas les arbres.
— Et toi, tu n'aimes pas les nuages.
— Les nuages, ça n'existe pas. C'est de l'eau qui flotte.
— Les arbres non plus, ça n'existe pas, puisque tu passes ton temps à leur inventer des noms qu'ils n'ont jamais demandés.
— Je leur donne une identité. Toi, tu regardes le ciel sans rien faire.
— Je réfléchis.
— À quoi ?
— À rien. C'est pour ça que ça s'appelle réfléchir. Toi, tu remplis tout de mots pour ne pas avoir à penser.
— Au moins, mes mots veulent dire quelque chose.
— Tes mots veulent dire « arbre », « cyprès », « feuille ». Les miens veulent dire « là-haut », « demain », « peut-être ».
— « Peut-être », ce n'est pas un mot. C'est une excuse.
— Et « cyprès », c'est une obsession.
— Ce n'est pas une obsession, c'est une science.
— La science des arbres que tu as inventée ce matin parce que tu t'ennuyais.
— Je ne m'ennuie pas. J'observe.
— Tu observes tellement bien que tu n'as pas vu que l'autre seul être humain du monde était à côté de toi depuis trente jours.
— Toi non plus, tu ne m'as pas vu.
— Je te vois très bien, là. Tu es là, avec tes poings serrés et tes mâchoires crispées.
— Et toi, tu es là, avec ta main sur le front et ton air de tout savoir.
— Je ne sais rien. C'est justement pour ça que je regarde les nuages.
— Et moi, c'est pour ça que je regarde les arbres.
Ils se turent. Le silence retomba, mais un silence différent — chargé, électrique. Adam regardait ses pieds. Ève regardait le ciel. Pour la première fois, le ciel ne lui disait rien.
Depuis les cieux, Dieu observait la scène, perplexe. Il se tourna vers le Serpent.
— Qu'est-ce qui vient de se passer ?
— Une dispute, dit le Serpent.
— Ça existe, ça ?
— Apparemment.
— Ils se sont parlé plus longtemps que d'habitude.
— Heu, oui.
— Mais ils n'étaient pas d'accord.
— Heu, non.
Dieu regarda Ses créatures. Adam qui faisait les cent pas autour de son sycomore. Ève qui regardait un nuage sans le voir.
— Et c'est bien ou c'est mal ? demanda Dieu.
— Je ne sais pas, dit le Serpent. C'est la première dispute de l'histoire. Personne ne sait encore à quoi ça sert.
De mon côté, je regardais la scène avec des yeux de chroniqueur. Une dispute. Une vraie. Après trente jours de silence, de regards polis, de conversations sur la météo du jardin — enfin quelque chose qui ressemblait à de la vie. Des poings serrés. Des mots qui portent. Des regards qui ne fuient pas.
Une dispute, ce n'est pas de l'amour. Je le sais. Mais c'est de la passion. C'est s'investir dans l'autre au point de ne plus être d'accord. C'est préférer se battre plutôt que de s'ignorer.
Et la passion, parfois, mène à l'amour.
Peut-être.