Le Serpent arriva en souplesse, ses écailles luisant sous le soleil. L'orage était passé, le Jardin encore humide, et il glissa jusqu'à Dieu d'un air entendu :
— Beau travail, dit le Serpent en regardant les branches cassées. C'était une nouvelle idée de Toi ? Après la Terre, les plantes, la lumière, les poissons — franchement, Tes deux dernières créatures, c'est quelque chose.
Dieu ne répondit pas tout de suite. Il baissa la voix — un murmure, à peine un souffle. Depuis l'orage, Il avait appris.
— Je leur ai demandé de s'aimer, de multiplier, de remplir la Terre. Mais il ne se passe rien. Même pas l'ombre d'un amour naissant, rien ! Même pendant l'orage, ils ont à peine bougé.
Le Serpent inclina la tête.
— L'orage, c'était pas assez. Il faut leur faire une vraie peur. Quelque chose de… concret.
Dieu le regarda.
— Laisse-Moi deviner, murmura Dieu. Tu as déjà une idée.
Le Serpent sourit.
En voyant ces deux têtes pensives, je sentis un frisson d'espoir. Oui, la peur rapproche. C'est connu. Face au danger, les cœurs battent ensemble, les mains se trouvent, les regards se croisent. Enfin un plan sensé.
Dieu déploya Son pouvoir sur les animaux. Et le Jardin s'anima.
Un grognement d'abord. Un lion émergea des fourrés, la crinière hérissée, le regard fixe. À sa droite, un éléphant barrit, dressant sa trompe vers le ciel — un son si puissant que les feuilles en tremblèrent. À sa gauche, un rhinocéros piaffa, la corne basse, soufflant par ses naseaux comme une forge. Un crocodile sortit de l'eau, les mâchoires entrouvertes. Et derrière, surgit un ours dressé sur ses pattes arrière, plus grand qu'aucune créature qu'Adam ou Ève n'avaient jamais vue.
Adam, qui examinait un laurier-rose, leva les yeux. Il vit le lion. Il vit l'éléphant. Il vit le rhinocéros. Il vit le crocodile. Il vit l'ours. Il ne les connaissait pas — ils n'existaient pas encore dans son catalogue. Mais une chose était sûre : ils n'avaient pas l'air amicaux.
Il eut peur.
Ève, allongée dans l'herbe, les vit aussi. Elle se redressa.
Adam traversa le pré en courant. Mais il ne courut pas vers les animaux pour les affronter. Il courut vers Ève et se cacha derrière elle.
Je notai le geste. Ce n'était pas exactement ce que j'espérais. Mais peut-être qu'elle allait le protéger, le rassurer, et que de cette protection naîtrait…
Ève regarda les bêtes.
Elle ne recula pas. Elle planta ses pieds dans l'herbe, gonfla ses poumons, et rugit.
Pas un cri. Pas un appel. Un rugissement. Un son si grave et si brutal que le lion lui-même recula d'un pas. Elle rugit de nouveau, frappant le sol du pied — et sa voix traversa le Jardin, ébranla les arbres, roula sur les bêtes comme un coup de tonnerre.
Le lion détala. L'éléphant barrit de frayeur et tourna les pattes. Le rhinocéros fit demi-tour dans un nuage de poussière. Le crocodile plongea. L'ours retomba sur ses quatre pattes et fila entre les buissons.
Et le Jardin redevint silencieux.
...
Euh, je ne sais pas quoi dire. Franchement, entre vous et moi, je ne m'attendais pas du tout à ça.
Le Serpent, à côté de Dieu, cligna des yeux pour la première fois de sa vie.
Dieu regarda Ève, qui soufflait bruyamment, les poings encore serrés. Il regarda Adam, qui sortait timidement de derrière Ève en jetant des coups d'œil autour de lui.
— Il a eu peur, murmura Dieu. Mais pas d'elle, avant. Mais maintenant...
— Oui, dit le Serpent.
— C'est pire qu'avant, en fait !
— Oui.
Dieu se tut. Il regarda Ses deux créatures.
— Mais comment vais-je faire pour qu'ils peuplent la Terre, moi, maintenant ? demanda Dieu.