Dieu était assis sur Son trône, la tête entre les mains, quand le Serpent arriva.
Il rampa sans bruit, s'arrêta à quelques longueurs du Créateur, et attendit que Dieu remarque sa présence. Ça prit un moment. Dieu avait les yeux fermés.
— Tu as une tête, dit le Serpent.
Dieu ouvrit un œil.
— Je n'ai plus d'idées, dit Dieu. Plus une seule.
— J'en ai une, si Tu veux, dit le Serpent.
Dieu ouvrit l'autre œil.
— Montre-leur les animaux, dit le Serpent. Montre-leur comment ils font. Comment ils s'aiment. Comment ils se rapprochent. Comment ils…
— Je vois l'idée, dit Dieu.
Il réfléchit.
— Tu crois que ça marcherait ?
— Je n'en sais rien, dit le Serpent. Mais on ne l'a pas encore essayé.
Dieu le regarda. Il était trop fatigué pour discuter.
— Fais comme tu veux, soupira-t-il.
Le Serpent descendit.
Je le vis arriver dans le Jardin de sa démarche souple, et je me dis que quelque chose changerait peut-être. Le Serpent avait une idée. Le Serpent avait un plan. Depuis le temps qu'on attendait un professionnel.
Il trouva Adam au pied d'un cèdre et Ève allongée dans l'herbe. Il toussota — enfin, fit un bruit de serpent — et ils levèrent la tête.
— Suivez-moi, dit le Serpent. Je vais vous montrer quelque chose.
Ils le suivirent. Pas par enthousiasme. Par curiosité. Et parce que ça changeait de leur routine.
Le Serpent les mena jusqu'à une clairière où un paon faisait la roue devant une femelle indifférente. Ses plumes tremblaient, ses couleurs brillaient, il tournait sur lui-même comme un dandy en représentation.
— Waouh, dit Ève.
— Pourquoi il fait ça ? demanda Adam.
— Il essaie de lui plaire, dit le Serpent.
— En tournant ?
— En montrant ses plus belles plumes.
— Ah, dit Adam. Moi aussi, je pourrais montrer mes plus belles feuilles.
— Tu n'as pas de plumes, toi, dit Ève.
— J'ai des feuilles. C'est pareil, rétorqua-t-il.
— Non, ce n'est pas pareil.
Le Serpent les emmena plus loin. Deux loutres flottaient sur le dos, pattes enlacées, dérivant tranquillement au fil de l'eau. De temps en temps, l'une glissait un poisson vers l'autre.
— Ça, dit le Serpent, c'est de la tendresse. Elles se tiennent la main. Elles partagent leur nourriture.
— Elles ont l'air heureuses, dit Ève.
— Trop collantes, dit Adam. On ne peut pas bouger sans réveiller l'autre.
— C'est ça, l'amour, dit le Serpent.
— C'est être collé à quelqu'un ? demanda Adam.
— En quelque sorte.
— Je préfère mes arbres. On peut les regarder sans être collé.
Le Serpent ne répondit pas. Il les mena vers un couple d'éléphants. Le mâle enlaçait la femelle de sa trompe, doucement, lentement. Sa tête reposait contre son flanc.
— Là, dit le Serpent. Regardez comme il la tient. Avec délicatesse.
— Il la serre, dit Adam.
— Il la protège.
— Contre quoi ? Il n'y a rien dans le jardin.
— Contre rien. Mais il la tient quand même.
Adam haussa les épaules. Ève regarda les éléphants plus longtemps.
Le Serpent marqua une pause. Il se dit que le moment était venu pour la dernière étape. La plus importante.
Il les mena vers un couple de tortues. Les deux carapaces étaient empilées dans un bruit de cailloux qui s'entrechoquent.
— Qu'est-ce qu'elles font ? demanda Ève.
Le Serpent hésita.
— Elles font des bébés, dit-il.
Silence.
Adam et Ève regardèrent les tortues. Les tortues continuèrent.
— Comment ça ? demanda Adam.
— Eh bien… elles se mettent l'une sur l'autre. Comme ça, les… heu…
— Les carapaces s'entrechoquent, dit Adam. C'est moche.
— Le résultat, c'est un bébé tortue, dit le Serpent rapidement.
— Et il sort d'où ?
Le Serpent eut un mouvement de recul.
— De la femelle, dit-il. C'est comme ça que Dieu a prévu que vous peupliez la Terre.
Ève regarda les tortues. Sa tête pencha sur le côté.
— Donc les bébés naissent… des carapaces ?
— Non, non, non. C'est juste une métaphore. En réalité, c'est plus… interne.
— Interne ?
— Interne au corps. Les humains n'ont pas de carapace, vous avez…
— On a la peau, dit Adam. Je sais où sont mes organes.
Le Serpent le regarda.
— Tant mieux pour toi.
Il y eut un silence. Les tortues avaient fini. Elles se séparèrent et partirent en sens inverse, sans échange de regards.
— Eh ben, dit Adam.
— Eh ben, dit Ève.
Le Serpent les regarda. Il avait tout donné. La parade. La tendresse. Les câlins. La copulation. Tout.
— Alors ? demanda-t-il. Qu'est-ce que vous en pensez ?
Adam et Ève échangèrent un regard. Le premier regard qu'ils échangeaient depuis longtemps.
— Les paons, dit Adam, ont de belles plumes.
— Les loutres sont mignonnes, dit Ève.
— Les éléphants sont impressionnants, dit Adam.
— Et les tortues… commença Ève.
— Les tortues sont ridicules, finit Adam.
Ils échangèrent un sourire. Pas un sourire amoureux. Un sourire de connivence.
— Mais quand même, dit Adam, un cèdre bien taillé, c'est plus beau qu'un paon.
— Et un nuage d'orage, c'est plus beau qu'une loutre, dit Ève.
Ils se levèrent et retournèrent chacun à leurs occupations. Adam vers son cèdre. Ève vers son herbe.
Le Serpent resta seul au milieu de la clairière. Il remonta vers Dieu, la tête basse.
— Alors ? demanda Dieu.
— Ils ont aimé les animaux, dit le Serpent.
— Mais ?
— Mais ils préfèrent leurs arbres et leurs nuages.
Dieu ne dit rien. Il regarda Ses deux créatures, chacune dans son coin du Jardin. Le Serpent s'assit à côté de Lui, et ils regardèrent ensemble le même spectacle silencieux.
Je les regardais aussi, et je sentais la même fatigue me gagner.
Puis je notai quelque chose, dans un coin de ma mémoire, comme on attrape un détail avant qu'il ne disparaisse : Adam et Ève avaient été d'accord sur quelque chose. Un oui collectif. Un même sourire. C'était la première fois.
Ce n'était pas l'amour. Mais c'était mieux que rien. C'était peut-être, même, un début de chemin.