Les semaines passaient. Le Jardin vivait sa vie tranquille, indifférent aux espoirs qui pesaient sur lui. Adam comptait les veines des feuilles. Ève comptait les formes des nuages. Rien ne pressait.
Puis les cotonniers arrivèrent à maturité.
Ce fut Adam qui le remarqua le premier. Il était debout devant un arbuste aux branches gonflées de capsules blanches, et il regardait les filaments soyeux s'échapper dans le vent.
— Ève, dit-il. Viens voir.
Elle s'approcha. Les fibres flottaient autour d'eux, légères, accrochant la lumière.
— On dirait des nuages, dit Adam.
Ève le regarda. Pas ses arbres. Lui. Il regardait les filaments blancs avec une expression qu'elle ne lui connaissait pas. Il ne les disséquait pas. Il ne les classait pas. Il les regardait.
— Oui, dit-elle doucement. On dirait des nuages.
Le vent les sépara. Adam retourna à ses arbres. Mais Ève resta plantée là, une capsule de coton à la main, à regarder le duvet blanc qui s'envolait.
Quelque chose venait de changer. Pas un grand bouleversement. Une fissure à peine visible. Mais une fissure quand même.
Je la vis. Depuis ma place, je la vis. Ce regard qu'elle posa sur Adam avant de se détourner. Ce n'était pas le regard de quelqu'un qui regarde un colocataire. C'était le regard de quelqu'un qui commence à se demander.
Le jour suivant, Ève se mit au travail. Elle cueillit des lianes souples, des fleurs aux couleurs vives, des plumes tombées d'oiseaux distraits. Elle s'assit à l'ombre d'un grand chêne et se mit à tresser. Ses doigts travaillaient avec une précision nouvelle. Elle entrelaçait, nouait, ajustait. Elle créait une couronne sertie de baies rouges et de pétales blancs, ornée de plumes bleues et de capsules de coton qui dansaient au moindre souffle.
C'était la première œuvre d'art de l'humanité. La première fois qu'un être humain créait quelque chose de beau pour quelqu'un d'autre.
— Tu vois ? dit le Serpent depuis les cieux. Elle fait un geste.
— Je vois, dit Dieu.
Sa voix était calme, mais je la sentis vibrer d'une toute petite note d'espoir.
Depuis les cieux, ils regardaient. Ils ne disaient rien. Ils ne descendaient pas. Pour la première fois, Dieu ne faisait rien. Il regardait.
Ève se leva, la couronne à la main. Elle traversa la clairière. Je fis comme Dieu, je retins mon souffle. C'était le moment. Le premier pas.
— Adam, dit-elle.
Adam leva la tête. Il était en train d'examiner un érable, le front plissé.
— J'ai fait quelque chose pour toi.
Elle tendit la couronne. Les fleurs brillaient sous le soleil. Le coton flottait doucement.
Adam regarda la couronne. Puis il regarda Ève. Puis la couronne de nouveau.
— Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-il.
— Une couronne. Pour toi.
— Pour quoi faire ?
— Pour la porter.
Adam prit la couronne avec précaution, comme on prend un objet dont on ne comprend pas l'usage. Il la tourna dans ses mains. Il l'examina sous tous les angles.
— Mets-la sur ta tête, souffla le Serpent depuis les cieux.
— Il ne peut pas t'entendre, dit Dieu.
— Je sais. Mais ça me fait du bien de le dire.
Adam renifla les fleurs. Il fit glisser une plume entre ses doigts.
— Les plumes sont bien fixées, dit-il. Le tressage est solide. C'est du bon travail.
— Merci, dit Ève.
— La symétrie n'est pas parfaite. Mais elle a du charme.
— Tu veux l'essayer ?
— Maintenant ?
— Oui, maintenant.
Adam hésita. Puis il posa la couronne sur sa tête. Elle lui allait parfaitement. Il était beau, auréolé de fleurs et de plumes, le coton dansant autour de ses tempes.
— Il est magnifique, murmura Dieu.
— Elle ne me gêne pas, dit Adam.
— Elle est jolie ?
— Oui, elle est pratique. Elle ne m'empêche pas de voir les arbres.
Il retira la couronne, la regarda une dernière fois, et la posa soigneusement sur une branche basse.
— C'est une belle décoration, dit-il. Elle fera honneur à ce chêne.
Et il retourna à son érable.
Ève resta immobile, les bras le long du corps. Elle regarda la couronne sur la branche. Elle regarda Adam qui examinait les veines de son arbre avec une concentration qu'il n'avait jamais eue pour elle.
Puis elle tourna les talons et retourna s'allonger dans l'herbe.
— Il n'a rien compris, dit le Serpent.
Dieu ne répondit pas tout de suite.
— Non, dit-Il enfin. Mais elle a fait un geste.
— Qui n'a servi à rien.
— Le premier geste n'est jamais inutile.
Le Serpent le regarda. Dieu regardait Ève, allongée dans l'herbe. Elle avait les yeux ouverts, fixés sur Adam, et dans son regard il n'y avait plus de patience. Il y avait autre chose.
Dieu se dit que c'était peut-être, après tout, un début.
Et moi, je me dis la même chose.
La couronne resta sur la branche. Le vent fit danser le coton. Personne ne la toucha plus jamais.
Mais Ève regardait Adam.